Tout ce qui se casse a une valeur
Rendez-vous d’automne dans l’Ile de Chatou. Venus de tous les coins de France, marchands ambulants ou sédentaires viennent proposer leurs dernières trouvailles de brocante sur presque quatre hectares, vaste marché de l’antiquité, joyeux bric-à-brac, mine d’occasions pour l’amateur : les affaires sont à la portée de ceux qui les traquent,de toute façon n’est-ce pas l’occasion de se faire plaisir, donc de beaucoup de valeur quand l’objet plaît ? .
Tout ce qui se casse a une valeur sûre.
Les verres, les vases, la vaisselle, tous ces objets usuels réalisés en verre, en céramique en porcelaine en faïence, ou en tout autre matériau fragile ont souvent fini cassé, parfois ils ont aussi été « raccommodés »…
Toutefois, les avaries, les maladresses, les guerres et les déménagements ont pourtant épargné de l’abîme une multitude de pièces. Aussi, cette année encore, la grande foire de Chatou autorise tous les espoirs et sans aucun doute, celui d’y trouver des poteries de Ciboure, de Longwy, de Sèvres, ou d’ailleurs. Celles qui n’ont pas été cassées.
Symbole de fragilité, le verre compte parmi ces matériaux qui font les objets rares, car beaucoup de coupes, de verres, d’aiguières n’ont pas traversé les siècles sans dommages ! Si ce matériau est fragile son marché affiche une bonne solidité, autant dire une santé de fer ! En matière de verrerie une tendance se confirme : l’attrait pour le verre de Venise et ses versions françaises et allemandes des XVIe et XVIIe siècles. On parle alors de « façon Venise ». Les productions régionales habituellement nommées verre-fougère plus abordables se négocient pour quelques centaines d’euros. De la potasse extraite de la cendre de fougère entrait dans la composition de ce verre régional et lui conférait sa teinte olivâtre si caractéristique. Les opalines témoignent d’un art principalement français et d’un XIXe siècle emprunt de délicatesse. De l’oxyde d’étain donne au verre cette opalisation spécifique. On parle aussi de cristal d’opale, bon nombre de ces pièces sortent des cristalleries de Baccarat de Saint-Louis ou encore du Creusot, de Bercy et de Choisy-le-Roi. L’aspect blanc laiteux est souvent une teinte à la chaux, mais ce n’est pas la plus recherchée. Les plus prisées sont comme souvent les plus rares, le jaune ou le vert jade. Le XIXe siècle a vu toute une production. Aujourd’hui, celles contemporaines à Charles X comptent généralement parmi les plus accessibles. Opalines et verres anciens sont fragiles. Attention lors d’un achat de carafe, il est impératif de s’assurer de l’état du bouchon, car c’est la pièce la plus exposée à la casse. Fragile encore, la porcelaine est incontournable. En Europe, une des plus anciennes manufactures est celle de Meissen. Depuis 1710 cette porcelaine de Saxe signée de deux épées entrecroisées est une référence d’élégance. Au XVIIIe siècle, l’engouement pour l’exotisme fait le succès de la Compagnie des Indes et de ses porcelaines importées de Chine. Théières, services et boîtes à thé sont l’essentiel de cette marchandise fragile. Le décor préféré s’appelle Imari . Il arrive du Japon, mais est vite adopté par les chinois. À base de bleu cobalt et de rouge fer, ce décor est sur fond blanc. Cette porcelaine est dite « de la Compagnie des Indes ». Les boîtes à thé l’adoptent, mais on trouve aussi au XVIIIe siècle d’autres décors spécifiques en particulier les émaux dit de Canton, très colorés et réalisés sur cuivre. Ces boîtes à thé de la Compagnie des Indes ne sont pas très hautes, elles mesurent bien souvent entre onze et quinze centimètres de haut et sont généralement rectangulaires et à pans coupés. Elle en a vu de toutes les couleurs cette porcelaine. La plus recherchée est de production française, du XVIIIe et du XIXe siècle. Les amateurs en sont fous, les plus fortunés ne jurent que par le Vincennes, le Sèvres et celle plus tardive dite de Paris. La polychromie a toujours été considérée comme un gage de qualité. Là encore, au chapitre de la couleur il y a les ordinaires et les autres… Toutes ne se valent pas
Au XVIIIe siècle, le violet est mal aimé, car jugé sans éclat. Quant au jaune jonquille, premier fond de couleur cité à Vincennes en 1754, il est rejeté par les nantis, contemporains de Louis XV. Cette couleur boudée ne fera donc pas école et seules vingt-neufpièces à fond jaune seront réalisées par la manufacture de Vincennes. Rarissimes, ces pièces Louis XV qui se parent du fameux jaune jonquille sont devenues aujourd’hui la coqueluche des collectionneurs. Rattachée en 1759 à la Couronne, la manufacture de Sèvres profite pleinement de ce courant. Ses productions polychromes font courir les amateurs. Au XIXe siècle, la porcelaine de Paris innove avec une porcelaine dure et des décors texturés, inspirés par différentes matières comme le marbre, l’agate… Les ateliers Dihl et Guérhard illustrent magnifiquement cette période glorieuse de la porcelaine de Paris par leur production destinée à Napoléon 1er et à son entourage. Le premier tiers du XXe siècle innove. La créativité est au pouvoir et s’exprime parfaitement avec l’art-déco et ses craquelés. Attention ces craquelures ne sont pas les signes du temps, mais un parti pris par les artistes de cette époque. Beaucoup de statues animalières en sont le prétexte. Nombreux sont les artistes qui s’y sont adonnés. Certains sont célèbres, mais beaucoup sont à découvrir, retenez leurs noms : François Pompon, Jan & Joël Martel, Edouard-Marcel Sandoz, Charles Catteau pour ses vases délicats, ou Charles Lemanceau qui excellait dans l’usage des émaux. L’après-guerre de la céramique se joue dans la riviera Française. Deux villes donnent leur nom à deux styles. Un artiste, Picasso sert de catalyseur. Son séjour à Vallauris, aux ateliers de Suzanne Ramié débute en 1947. C’est alors que cette petite ville voit progressivement sa notoriété comme sa population de potiers s’accroître et le meilleur comme le pire sortir de ses fours. En 1961, il avait environ 150 ateliers ou usines de poterie à Vallauris, soit trois fois plus qu’en 1919. En 1966 on en dénombrait plus de 200 …. Une hégémonie ! La principauté de Monaco est aussi une cité de potiers et cela depuis la fin du XIXe siècle… C’est aussi l’après-guerre qui marque la renaissance de son artisanat de poterie qui somnolait. Dès 1946, des ateliers y redynamisent cet art. On remarque alors les productions d’Azureart, Cérart, Céramica, Céraflor, Cerdazur, Monacéram, ou encore de nombreux autres comme Monazur… L’or et le bleu turquoise s’imposent comme les deux couleurs caractéristiques reprises dans l’essentiel des productions bariolées de cet âge d’or azuréen.
Au début du XXe siècle les rares touristes et voyageurs achetaient déjà un cadeau souvenir, témoignage de leur passage et gage d’amitié. Contre quelques francs seulement, on trouvait ces premiers souvenirs qui parlaient d’une région et qui étaient spécialement réalisés pour cette population de passage. De ce proto-concept naquît une des fabriques de poterie dont les nombreux modèles sont très recherchés depuis. À Ciboure, petit port des Pyrénées-Atlantiques débute au XXe siècle la fabrique de poteries du même. Des milliers de pièces peintes de scènes locales dans les bruns et les fauves y ont été fabriquées. Jugées aussi précieuses à l’époque, qu’aujourd’hui des boules à neige en plastique, elles n’ont pas toujours reçu l’égard qu’elles méritaient. Combien ont disparu au fond d‘une cave, combien se sont ébréchées dans un déménagement ? Personne n’en sait rien. La seule certitude que l’on ait aujourd’hui est que leurs décors peints et raffinés enchantent le monde. Ces poteries en grès que l’on posait jadis sur un coin de cheminée jouissent désormais de toutes les bienveillances. Leur prix a flambé et leurs collectionneurs ne jurent que par Le Corrone et Floutier, deux artistes peintres qui les ont signées. S’il en était besoin, cette petite histoire des poteries de Ciboure illustre ce qui se dit : « tout ce qui se casse est une valeur sûre ». Alors on se prend à regretter que nos grands-parents n’aient pas toujours été précautionneux avec ces jolis souvenirs de voyage.
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photos Daphné Picard mention obligatoire |




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